La fausse Hijrah des jihadistes

November 14, 2017

  

 

   

L'«Hijrah», ou «Hégire» en français, désigne à l'origine le départ de Mahomet et de ses premiers compagnons de leur ville de La Mecque, où leur foi est persécutée, vers la ville de Médine, plus au nord de l'Arabie, davantage favorable à la cause de l'islam. La scène se passe en 622 et permet à la jeune religion d'échapper à la destruction. Elle présente, de fait, une grande signification pour les musulmans et fixe l'année zéro du calendrier musulman.

 

Cependant, si les salafistes guerriers utilisent aujourd'hui jusqu'à satiété le terme d'«Hijrah», ça n'a que peu à voir avec Mahomet. Selon Mathieu Guidère, islamologue et spécialiste de la langue arabe, auteur récemment du Retour du Califat mais aussi d'une Introduction à la traductologie, les djihadistes ne sont pas les premiers à s'être emparés de ce symbole :

 

«Les musulmans considèrent que l'Hijrah originelle a permis à leur religion de ne pas disparaître et c'est par conséquent un événement si considérable symboliquement qu'on a constaté qu'ils le reprenaient lorsqu'ils se sentaient menacés. On distingue deux grands épisodes. Tout d'abord, le terme est réactualisé lors des campagnes mongoles. C'est le cas une première fois après que les Mongols ont mis à sac Bagdad en 1258. Quelques années après, Ibn Taymiyya emploie le mot. Plus tard, celui-ci est à nouveau utilisé au moment de la seconde vague des guerres mongoles mené par Tamerlan au XIVe siècle. Le deuxième épisode, c'est la guerre en Irak en 2003, date à partir de laquelle beaucoup de théoriciens musulmans appellent à l'“Hijrah”.»

 

Mais l'Hégire promu par l'État islamique est d'une autre nature. L'organisation terroriste accole au terme depuis 2014 –année au cours de laquelle Abou Bakr al-Baghdadi est proclamé calife par l'EI– un sens que le concept n'avait jamais porté en plus de 1.400 ans d'histoire de l'islam. Comme l'explique Mathieu Guidère :

 

«À compter de 2014, l'EI émet des fatwas dans lesquelles il enjoint les musulmans, notamment occidentaux, à quitter les territoires non-musulmans pour se rendre dans le “Dar al islam” (“pays” ou “foyer de l'islam”, comme l'EI appelle son empire). C'est une innovation majeure, car il n'y avait jamais eu d'appel semblable, même après la “Reconquista” de l'Espagne par les chrétiens sur les musulmans à la fin du Moyen Âge. À présent, on n'a pas affaire à une réactualisation mais à une réinterprétation du terme.»

 

Olivier Carré, sociologue et auteur de Mystique et politique –Le Coran des islamistes,apporte un éclairage supplémentaire sur cette évolution qui prend à contre-pied l'histoire islamique :

 

«Normalement, faire l'“Hijrah” à partir d'un pays où l'islam est persécuté ou difficile à pratiquer est une obligation. Mais dans la tradition musulmane, on a énuméré les situations ou la résidence en terres non musulmanes étaient admises, dans la perspective d'une extension pacifique de l'islam.»

 

Mathieu Guidère ajoute que l'EI a encore mêlé à l'acception d'«Hijrah» une autre modification, de nature politique :

 

«L'EI cale sa notion d'“Hijrah” sur l'“Alya” juive [c'est le nom que donnent les juifs à leur départ et à leur installation des juifs en Israël] et il ne s'en cache pas. En septembre 2014, des membres de l'EI avaient même copié des brochures vantant l'“Alya” pour promouvoir l'“Hijrah”. À ce moment, les cadres du mouvement disent qu'il faut bâtir l'État islamique par un processus de colonisation inspiré de celui d'Israël.»

 

Source : www.slate.fr

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